Il est 16 heures, en ce sombre février 2013 : c’est le temps de la collation. Un simple café au lait que je déguste comme si ce breuvage exquis était le dernier de ma vie. Ce goûter, sans gâteau ni même quelque chose à se mettre sous la dent, est animé par Julien, un patient bien excentrique. Ce garçon – 30 ans et bipolaire – amuse et intéresse la galerie avec une éloquence parfaite et un humour bien aiguisé. Julien chante et joue très bien de la guitare. Il est d’une intelligence rare et cet homme deviendra mon ami de séjour, mon camarade-commandant. Nous sommes, Julien et moi, maniaco-dépressifs ; bien que ses phases maniaques soient plus intenses que les miennes, nous sommes très proches.
J’ai d’autres personnages à vous présenter, chers lecteurs, mais pour cette première partie je n’en mentionnerai que quelques-uns. Mireille, 60 ans, et Luc, 40 ans, sont deux schizophrènes très sympathiques, bien atteints, mais très intelligents et intéressants. En phase de folie, il faut être très concentré, observateur, et surtout faire preuve de patience pour comprendre un schizophrène qui souhaite converser. Mireille et Luc sont de vrais clones intellectuels. Ils inventent des mots parfois magnifiques, tel le néologisme de Luc : « scanaliser ». Luc a réussi à expliquer en dix lettres toute une spécialité (la psychologie) : scanner, analyser, canaliser.
À ce moment-là, nous participions, Mireille, Luc, Julien et moi, à un groupe de parole. Mireille et Luc s’expriment plus ou moins bien, mais leurs sujets de conversation sont souvent multithèmes et désordonnés. Ils parlent de tout et de rien, changent de sujet toutes les dix minutes. Pour les comprendre, il faut avoir une excellente mémoire et une grande concentration afin de rassembler les morceaux de phrases, mais surtout garder son calme, car vocalement, ça débite très vite ou très lentement. Une fois les morceaux de phrases liés, il est aisé de les cerner et de connaître leur souffrance. Discuter avec un schizophrène est un sport cérébral, un vrai Rubik’s Cube 4x4x4.
Mireille est la plus touchante des patientes, car en plus d’être schizophrène, elle subit un immense vide dans sa vie privée. Personne ne daigne discuter avec elle, sauf bien sûr pour lui demander une cigarette ou profiter d’elle à la cafétéria afin d’obtenir une boisson ou une confiserie. Je reste son seul ami aux Noisetiers. Luc est certainement le plus rusé de l’hôpital : il offre quelques bouffées de cigarette aux fumeurs sans sou ni clope pour obtenir plus tard un retour sur investissement. Mais Luc a beau être le plus malin, ce qui l’attend à sa sortie punitive (pour trafic de cannabis) ou définitive de l’hôpital, c’est la rue.
Après trois heures de galère à marcher dans les couloirs comme un robot en piteux état, le dîner est enfin prêt à 19 heures. Ce repas n’est certes pas très copieux, mais putain, qu’est-ce qu’il est bon ! Enfin, quand on a faim. Je dois préciser qu’avant mon hospitalisation aux Noisetiers, je suis resté sept jours sans manger, alors du pain sec et de l’eau auraient fait un plat de roi et parfaitement l’affaire. Bref, j’aurais même bouffé de la merde. Mon ami Julien fait son show pendant le repas, et d’autres patients troquent leur dessert contre des cigarettes. Le personnel soignant n’aime pas du tout ça : cris et hurlements font partie de l’animation du dîner.
Il est 22 h 30, je m’évade dans un profond sommeil qui sera matraqué par Bruno, mon camarade de chambre. Pour cette première nuit d’hospitalisation, j’ai eu le droit à un sommeil bien destructeur. Trop de pensées négatives pour dormir. Le Zopiclone 7 mg pour amorcer le sommeil ne m’a pas aidé, mais m’a plutôt laissé un goût dégueulasse et amer dans la bouche. Il m’aura fallu six heures pour m’endormir dans les bras de Morphée. Mais comme par hasard, un patient frappe à la porte de ma chambre et se permet même le luxe d’entrer sans ma permission pour me demander une cigarette à 4 h 30 du matin. À cet instant, une pulsion meurtrière s’empare de moi, mais je n’ai répondu que par un « non » bien mollasson. Je suis déjà blasé, je suis fou…
À 8 heures, je me dirige très difficilement vers la salle à manger pour prendre mon petit-déjeuner avec mes camarades au visage détruit par les médicaments de la veille. Je m’en sors quand même assez bien, car ma dose de médicaments a été légère. À 12 heures, je retrouve les mêmes visages cassés. Les patients qui auront profité d’une très lourde ration de médicaments pendant le déjeuner retourneront se coucher une fois leur repas terminé, et ce, jusqu’à 15 heures. En effet, le règlement est subtil. Les malades doivent quitter leur chambre de 10 heures à 12 heures et de 15 heures à 17 heures. Un membre du staff contrôle et verrouille à clé les portes des chambres pour que les patients ne passent pas toute la journée à dormir. Il est donc impossible, interdit, de se reposer à notre guise. Règlement à la con…

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