Depuis l’âge de 8 ans (et même avant), la nuit était un univers de jeux où je m’éclatais au détriment de mes nounous qui s’arrachaient les cheveux de rage et de colère, et qui ne me supportaient plus. D’ailleurs, je dis « les nounous » car il y en a eu beaucoup qui ne tenaient pas le choc. Aussitôt recrutées, aussitôt virées par ma mère. Mon sommeil était fractionné, impossible de dormir des nuits ou des journées complètes. Huit heures d’affilée étaient chimériques pour moi. Concernant le réveil, ce n’était guère mieux : une explosion nucléaire n’aurait pas suffi à me tirer du lit.
Aujourd’hui, toujours dans les extrêmes du réveil et du sommeil, rien n’a changé. Les troubles sont récurrents depuis ma naissance jusqu’à ce jour, soit 45 années de difficultés avec mon lit. Malgré les somnifères à très haute dose, rien n’y fait : soit je dors extrêmement trop, soit le contraire. En fait, je n’aime pas dormir, c’est une perte de temps. Je vous vois venir ! C’est une expression à la con que de nombreuses personnes citent sans mesurer le poids de cette phrase.
Dormir est nécessaire pour recharger les batteries de notre organisme. J’ai déjà fait le challenge de ne pas dormir pendant 48 heures, le tout en travaillant comme une machine afin de résoudre un problème informatique. Résultat ? Je n’y suis pas arrivé et j’ai perdu un temps énorme. Après ce marathon du travail, j’ai évidemment dormi 4 heures, et au réveil : Euréka ! J’avais la solution. En à peine une heure, tout était résolu. Dormir n’est absolument pas une perte de temps, bien au contraire : se reposer régénère l’esprit et nous rend plus puissants pour réfléchir et travailler. Nous sommes une pile humaine rechargeable, et dormir permet de redonner vie à nos accus. Cette pile s’use avec le temps, et le repos devient de plus en plus nécessaire.
« Le sommeil est pour l’ensemble de l’homme ce que le remontage est à la pendule. » > — Arthur Schopenhauer
Sans transition, pour de nombreux êtres humains, se lever équivaut à escalader avec deux fourchettes en guise de piolets le mont Everest (8 848 mètres). Non, je n’exagère absolument pas ! Parfois, je préfère mourir plutôt que de me réveiller. Quel enfer, le saut du lit le matin, l’après-midi, le soir ou la nuit. Ce n’est pas de se lever avant le jour qui est difficile, c’est le réveil tout court. La nuit porte conseil à ceux qui en ont besoin ; subjectivement, j’ai choisi le jour comme Égérie et la nuit en qualité de muse.
Étant petit, je me couchais à 5 heures du matin, quand ma mère rentrait du travail (elle était prostituée de nuit et dormait la journée, tout comme moi). D’ailleurs, en rentrant de sa difficile torture, elle m’emmenait souvent au restaurant chinois à 3 heures du matin. Un resto sympathique ouvert jusqu’à l’aurore. Ma mère m’a donc habitué à un rythme de sommeil inversé qui, pour un enfant, hors des mœurs ordinaires, est resté ancré jusqu’à ce jour. Je choque mes camarades patients qui rêveraient de dormir la nuit sans angoisses ni somnifères quand je leur explique que je ne tolère pas que mon organisme me force au sommeil quand il fait noir. Je ne veux pas dormir à la tombée de l’obscurité, j’ai la journée pour ça !
20 gouttes de Théralène, 7 mg d’Imovane, 0,50 mg de Xanax, 100 gouttes de Tercian, 800 mg de Quétiapine : quand je ne veux pas dormir la nuit, cette dose médicamenteuse extrêmement puissante ne me couche même pas. Et avec 100 gouttes de Théralène, 7 mg d’Imovane et 100 mg de Tercian, je ne commande plus la machine et je somnole, voire je dors. Mais au milieu de la nuit, quand l’envie d’une cigarette me prend, eh bien même après une demi-heure de négociation avec Morphée pour ouvrir un seul œil (le gauche, toujours premier), malgré une difficulté colossale à me tenir debout, en titubant, en tombant par terre et en ayant des hallucinations, j’arrive à ramper jusqu’à l’extérieur pour déguster une ou dix blondes en contemplant la lune et les étoiles. Je suis défoncé, mais réveillé.
Je suis une vraie machine de guerre, et c’est moi qui commande mon sommeil. Je dors si je veux et quand je veux, et ce n’est pas cet enculé de Morphée qui va me faire chier !
Dormir la journée, ce n’est pourtant pas toujours le pied. Un problème, une anomalie, une tare humaine, un virus, une plaie persistent à me réveiller… Les voisins ! Un voisin c’est malsain, deux voisins c’est criminel, 101 voisins c’est le meurtre qui se manifeste. La pulsion de démembrer le copropriétaire, le locataire ou la gardienne est tellement forte que je regarde avec amour mes couteaux de cuisine en m’imaginant un bain de sang. Je veux que ce liquide rouge jaillisse sur les murs, pire, je veux le boire et le vomir sur ces jeunes cons qui baisent dans un lit à baldaquin.
Enfin, pour conclure, je n’irai pas par quatre chemins : je rêve d’un chalet en montagne, sans aucune vie aux alentours, avec le silence absolu quand je dors. Puisqu’il faut dormir…

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